Introduction Revue N°00

Introduction

Si l’on admet que la mobilité a été au centre des débats depuis la controverse des présocratiques, la question est de savoir ce qui motive un retour de/à la mobilité. Avec Héraclite et Parménide, le problème de fond se posait essentiellement en termes de système, d’engendrement de monde, à la limite, de sa régulation. Pour le premier, la mobilité crée le monde et pour le second c’est plutôt la fixité…La mobilité sur laquelle ce collectif a choisi de porter l’analyse est cette mobilité contemporaine dont sociologie et anthropologie parlent comme d’un état du social, une lecture des flux, des déplacements des peuples et des biens.

En effet, « ce qui est certain, c’est que « la circulation » reprend. Désordonnée, tourbillonnesque même, elle ne laisse rien, ni personne indemne »[1]. Ces propos du sociologue italien inscrivent la circulation, le déplacement, la mobilité, le mouvement comme un des paradigmes majeurs de notre époque. Au-delà de l’information, il s’agit bien de la caractérisation de notre contemporain comme une période douée d’une force  désordonnée qui conteste fortement la fixité, l’appel du local. La lecture de l’extrême contemporain ne va pas sans le constat d’une rupture d’une relation au sol ou au foyer. Emergent ainsi les notions de rhizome, de territorialisation, de déterritorialisation… pour lire les identités fictives ou fluctuantes des nomades autour des paysages (scapes), des réseaux etc.

La floraison des  lignes analytiques contemporaines pour cerner la mobilité est riche. Ainsi, si Appadurai[2] semble intéressé par une dimension taxinomique des mobilités (les peuples, les finances, les médias, les techniques et technologies et les idées) et parle des "flux globaux" dans lesquels on peut ranger les déplacements des populations et des biens culturels présentés en « paysages », un critique comme Gilles Lipovetsky, au-delà des flux médiatiques (avec "le nouvel ordre d’instabilité qu’il engendre», selon l’auteur d’Après le Colonialisme), pousse la logique des flux médiatiques à l’excès, en les ramenant à la surface écranique (d’où la notion d’écran global). Il confirme ainsi la conclusion que nous sommes bien entrés dans une modernité liquide, la Liquid modernity de Zygmunt Baumann…

On observe par ailleurs, pour lire notre mobilité, une constellation de métaphores du global, du réseau et du fluide[3], et une floraison sémantique de la mobilité autour de la motilité (Vincent Kauffman) ou même d’une sémantique de la trajectoire avec la trajectilité (Berque)… Paradoxalement, dans les méandres de la mobilité sociale, Kauffman estime que « le déplacement ne devient mobilité que lorsqu’il implique un changement social »[4]. Pour lui, il y a, au cœur du comble de la mobilité contemporaine, dans les mobilités pendulaires et autres, comme la recherche d’une nouvelle sédentarité avec « ceux qui se déplacent pour se sédentariser »[5].

Il n’est alors pas abscons de penser que la mobilité, telle qu’elle se déploie sous nos yeux, repose certains termes de la problématique ancienne où la circulation, le déplacement s’inscrivent ainsi au cœur d’une problématique de la permanence et… de la fixité. En substance, au cœur de la mobilité, il y a la question de l’identité, qu’elle soit identité-fixité (ou mêmeté) ou identité-ipséité.

Au-delà de cette dimension historique, justifiée par la nécessité d’une lecture juste de notre contemporain, on observe que peu d’études littéraires abordent frontalement la question du mouvement, de la mobilité, de la circulation dans son rapport à la question des outils pour lire les textes littéraires. Par exemple, l’excellent Dictionnaire du Littéraire d’Aron, Saint-Gelais et Viala, analyse le mot « mouvement » dans sa synonymie avec « Ecole littéraire », loin de son impact comme outil de lecture du texte littéraire. Ceci justifie ce collectif pour faire le point sur les frémissements d’une réappropriation des notions périphériques pertinentes comme « Ethnoscape », la locomotion, Artmotion et autres… Comment lire et avec quels outils interroger une société devenue L’écran Global, selon le mot de Lipovestky ? Comment et avec quels outils lire la circulation des idées, des techniques, des personnes et des biens ? Une notion déjà ancienne comme l’intertextualité, à cause de l’espèce de Tonneau de Danaïdes qu’elle est devenue, à cause aussi de la qualité des nouveaux objets, peut montrer ses limites...

Penseur incontournable de la mobilité, notamment dans son désormais célèbre Image-mouvement[6], Gilles Deleuze propose une approche de la question à partir de l’art du cinéma, art par sa capacité à introduire de la vie dans l’image. Il suggère ainsi d’« extraire des véhicules ou des mobiles le mouvement qui en est la substance commune, ou d’extraire des mouvements la mobilité qui en est l’essence.»[7]Cette décomposition met à nu une forme (le véhicule), la translation (le mouvement) et la force motrice, l’énergie qui en serait le principe de mobilité. Les principes du déplacement, du mouvement et de la mobilité sont de fait logiquement la rhétorique qui permet et favorise ici l’interprétation et l’analyse.

Si l’on admet, par conséquent, que le mouvement, le déplacement, la circulation catégorisent notre contemporain, on ne peut manquer de se rendre compte que ce paradigme influence l’imaginaire et notre sens de la représentation. C’est bien ce qu’il faut entendre dans la définition de la littérature-monde qui, selon Mabanckou, « est le concert de la multiplicité d’expériences, la reconnaissance de la force de l’art dans ce qui apparaît comme le « désordre de la vie. » Elle part du constat qu’il nous faut désormais imaginer l’écrivain dans samobilitéet dans l’influence que suscite en lui l’émerveillement de ce qui ne vient pas nécessairement de son univers. » Ainsi, en reversant ces acquis théoriques sur le champ littéraire, le vertige terminologique en devient plus prononcé notamment en raison de la prévalence des notions déjà anciennes de diaspora, d’exil, alors que les taxinomies des catégories littéraires s’affolent entre les littératures de l’immigration, littératures de l’émigration, littératures immigrantes… ou même les écritures migrantes et les querelles définitionnelles qui les accompagnent. Dans le contexte de mobilité, les auteurs sont des nomades dont les œuvres disent, selon la belle métaphore de Mabanckou, "le chant de l’oiseau migrateur" : des œuvres, produits du butinage dans la macro-sémiotique internationale.

L’émergence et la floraison de nombreux termes à forte valeur taxinomique (souvent contradictoires souvent complémentaires), pour désigner les littératures issues de ces mouvements ou tout simplement influencées par cette dynamique, autorisent à s’interroger sur les niveaux cognitif, épistémique et les influences de la dynamique de la mobilité ou de la migrance littéraire sur la création contemporaine… Il y a une problématique de la mobilité littéraire dont la saisie passe peut-être par une meilleure interrogation ou une interrogation plus théorique de la mobilité.

Qu’est-ce que la mobilité ? Topique littéraire ? Catégorie littéraire ? Quelle tension épistémique sous-tend sa présence dans les œuvres? Quelle tension cognitive imprime-t-elle à l’histoire littéraire ? Quelles configurations discursives, thématiques et énonciatives insuffle-t-elle à la création littéraire ? Quelle phénoménographie de la mobilité dans la  création littéraire ? 

Les neuf contributions de ce numéro s’attachent à identifier et caractériser, tant d’un point de vue théorique que dans les pratiques d’écriture, quelques figurations de ces crises, à analyser les diverses manifestations et influences que la mobilité actuelle inflige à la création.

En soulignant toute la perspective transdisciplinairede ce collectif, le texte d’ouverture, de Joseph TEGUEZEM, rappelle les termes philosophiques du débat. Cette contribution fournit une profondeur historique et philosophique de la question de la mobilité qui remonte à la polémique entre Héraclite, fondateur d’une théorie de la mobilité qui engendre la connaissance et la création et Parménide qui fait de la fixité le point de départ de la création. Dans la création en contexte de mobilité, l’article rappelle un déplacement de « ces notions de leur socle métaphysique vers un terrain où l’homme s’affirme comme fondement et mesure de toute chose » et une sorte de dialectique indépassable d’une lecture de la création (donc de fixe) à partir du mobile en contexte de recherche de façon général.

Ainsi le texte d’Adama COULIBALY opère une synthèse très étoffée des outils théoriques proposés pour lire la représentation de la création littéraire. Contribution  descriptive et d’articulation des niveaux épistémique, esthétique et des paramètres d’une lecture de la création dans le contexte très mouvant, elle circonscrit l’essence des pratiques et des discours de la mobilité, dans les disciplines voisines, pour établir quelques formes et figures qui posent les jalons d’une poétique de la mobilité, de la circulation des hommes et des objets.

L’article de Daniel LAPORTE est l’une des premières exploitations connues des travaux à partir de la Locomotion et de Médiamotion de Walter Moser. Laporte tente une  lecture d’un aménagement  du roman de la route dans un contexte de mobilité tous azimuts à partir de Bird-in-hand à dos de souris : Document 1 de François Blais. A partir des nouveaux outils de lecture,  cette contribution interroge le roman de la route (le genre a-t-il évolué ou connu des inflexions nouvelles) et offre « une résonance saisissante à cette problématique » en confrontant quelques-uns des codes traditionnels du road novel qui renouvellent le roman de la route…

Si cette réflexion aurait pu se placer sous la tutelle d’un outil comme le mediascape d’Appadurai ou la mediamotion ou l’artmotion de Walter Moser, Claude DEDOMON l’adosse à la théorie de l’image-mouvement de Gilles Deleuze, tout aussi pertinente. A partir de quelques romans français contemporains, il relève ainsi un véritable univers liquide constitué des images médiatiques dans leur mobilité et leur reproductibilité technique. L’analyse débouche sur l’esthétisation du monde de la mobilité culturelle, qui réduit les distances et infléchit les notions de vitesse, de flux et d’accélération. En substance, la mobilité induit un nouveau régime sensoriel (regard, toucher, ouïe), perceptible déjà dans La sociologie de la mobilité de John Urry...

 Pascal Mahan MINDIE souligne, à partir de L’Enfant multiple d’Andrée Chedid, comment la mobilité produit, à la fois, un monde de la diversité culturelle, dans le carnaval des sujets et valeurs qui s’entrechoquent, mais produit en bout de ligne, le chatoyant du métissage, avatars de sa perspective transculturelle.

Sur un autre registre, Serge AGNESSAN interroge les figures d’actualisation de la mobilité dans Les Aventures de Tintin d’Hergé à la lumière du culturème. Le concept  de culturème (emprunté aux théories de la traduction, lisible aussi comme forme spécifique de l’ethnoscape) souligne le nomadisme, les transferts culturels d’objets culturels hétéroclites...

Siriki OUATTARA ne constate pas seulement le dynamisme  de  la mobilité. Il montre comment des auteurs comme Boileau-Narcejac l’appliquent à Les Diaboliques : question technique, question pratique…un roman policier. Dans ce récit, la mobilité se mue en  « adjuvant de la puissance du criminel » et en figure de la faiblesse de la victime.  Mobilité comme déplacement, force dynamogénique de renouvellement des limites du genre policier.

Quelle dynamique peut réunir trois contes aussi éloignés que « Le petit Poucet » de Charles Perrault  (culture française), Dôgbôwradiji, un conte traditionnel bété et « Boussoubassa-Ma-Boussoubassa » de Jean-Baptiste Tiémélé (culture agni/akan). Virginie Affoué KONANDRI repond : « le mythème, principe fondamental du récit mythique et plus petit élément mythiquement signifiant, qui fonctionne sur le modèle du transfert ». Cette étude fait valoir ainsi le principe de la mobilité comme la force (centripète/centrifuge) des mythes littéraires. Circulation formelle  et sémantique du transfert dont les ramifications constellent pour faire émerger des mythes plus englobants du chaos, du héros épique et de la Ré-naissance…

La dernière contribution « Archétype et Mobilité poétique d’une figure primordiale : entre contigüité et analogie », revient sur la perspective transdisciplinaire qui traverse les travaux et sur la nécessité d’interroger à partir d’outils pertinents. KOUAKOU Jean-Marie fait ici le choix de partir d’un niveau tropologique sous-jacent dans les autres contributions. L’article se demande si la permanence de la mobilité s’établit à travers une analogie factice ou un rapprochement de type métonymique. L’analyse sur les niveaux tropologiques (métaphore et métonymie) de la mobilité tente de lire… les archétypes pour mesurer la mobilité proposant une « archocritique » c’est-à-dire l’archétype à l’aune de la mobilité, qui définit une sorte de mobilité-stabilité dans le rapport transesthétique des sociétés… On aboutit à une sorte d’herméneutique de la dissémination derridienne, dans un double mouvement de l’éparpillement et de l’ensemencement…

En substance, une forte lame analytique de la modernité traverse la problématique de la création dans le contexte de la mobilité littéraire. Pour lire le mouvement, la mobilité, la translation, le déplacement, il faut d’abord l’arrêter, en expurger le vertige, l’insaisissable, pour en faire un objet de connaissance décomposé en ses différents corps…

Et s’il faut éviter l’aporie du type « fixité et mobilité sont deux aspects de la même réalité », il faut surtout travailler à nommer le paradoxe d’une identité mouvante. 


[1] - Michel Maffesoli,Du nomadisme : vagabondages initiatiques, Paris, La Librairie Générale Française, Livre de poche, 1997, p. 25.

[2] - Arjun Appadurai,Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot, 1996, 2001, 322 p.

[3] On lira par exemple John Urry,Sociologie des mobilités, Paris Armand Colin, 2000, 251p.

[4] - Vincent Kaufman, Les paradoxes de la mobilité, Lausanne, Presses polytechniques et universitaires romandes, 2002, p.26.

[5] Vincent Kaufman, Les paradoxes de la mobilitéOp. Cit., p.21.

[6] - Gilles Deleuze :L’image-mouvement, Cinéma I,Paris, Éd. Minuit, 1983, 298 p.

[7] - Gilles Deleuze,L’image-mouvement, Cinéma I,Op. Cit. p.37.