Désiré Boadi ANO

HEROS DU CENTRE, HEROS DE LA MARGE : ASPECTS D’UNE HEROÏTE REVERSIBLE DANS LE ROMAN AFRICAIN FRANCOPHONE

 

Désiré Boadi ANO

Université Alassane Ouattara

Bouaké, Côte d’ivoire

Résumé :

La présente réflexion vise à établir le lieu de l’inscription du héros romanesque africain négatif dans l’architecturation espagnole du personnage du héros de roman que les critiques littéraires fondent d’essence sur les concepts de héros du centre et de héros de la marge. S’inspirant abondamment de la plate-forme théorique de la réversibilité du jeu des acteurs-héros ou encore d’une critériologie qui procède de l’alternance, du branle-bas et du dérèglement de l’expression textuelle classique de l’héroïté, le héros romanesque africain négatif s’invite dans une marginalité axiologique et scripturale marquée par un large éventail de procédés divers d’esthétisations, de sophistications littéraires et de scénarisations du laid sublimé ou recyclé.

Mots-clés : héros romanesque négatif, héros du centre, héros de la marge, réversibilité, héroïté.

Abstract:

This commentary is intended to establish the place of registration of the poor or unskilled African romantic hero in the Hispanic model of the hero that critical blend of gasoline on the concepts of heroes from the center and heroes of the margin. Inspired plenty of theoretical platform reversibility of the hero of the game or on a criteriology which proceeds from the alternation of commotion and disruption of textual expression of heroty, African fiction heroes negative is invited in the marginal axiological and scriptural marked by a wide range of different processes esthetisations, literary sophistication and storyboarding ugly sublimated or recycled.

Keywords: romantic hero disqualified, hero of the center, hero of the margin, reversibility, heroty.

INTRODUCTION

Le personnage du héros picaresque ayant été très marqué dans la littérature romanesque espagnole du fait de l’importante audience littéraire que put revendiquer la figure errante et truculente du Picaro, l’autorité de cette esthétique de l’héroïque échevelée informerait deux concepts marqués a priori par leur antinomie, à savoir le héros du centre et le héros de la marge, posant du même fait une nouvelle problématique autour de la question fondamentale du héros romanesque. 

Aussi « Les récits picaresques, pour Cécille Bertin-Elisabeth, nous invitent-ils à repenser l’héroïté et à interroger ses diverses tensions et ruptures[1] ». De nombreux spécialistes et chercheurs de la littérature hispanique du 16ème et du 17ème siècle ont pu, du reste, apporter à travers une multitude d’ouvrages leur éclairage et leur contribution afin d’en assurer le meilleur entendement possible et le plus grand capital de lisibilité. En effet, Si l’on s’en tient à son signifié liminaire ou encore au fort suffrage de ses connotations, le centre renvoie, selon Corinne Mencé-Caster, à « […] une construction idéologique propre à une époque, à un contexte culturel donné, identifiable au travers […] de valeurs sociales, religieuses, politiques et culturelles perçues comme éminemment positives [2]».

Dérivant du grec margos qui signifie excès, débordement ou déviance, la marge se situe, quant à elle, aux antipodes du centre, suggérant un écart, un écartèlement, une rupture par rapport à la norme, jouant d’inductions réductrices, d’implications déviationnistes, d’une sorte de marquage iconoclaste ou d’une extrême coloration négative. Cette question majeure du centre et de la marge re-problématise l’opposition classique entre le centré et le marginalisé dans la perspective de la mise en forme d’une figure distincte, novatrice ou relativisée de l’héroïté. L’approche différente qui émanerait de cette intelligence nouvelle du personnage du héros apparaîtrait en total déphasage avec les motifs et les réquisits d’essence du héros traditionnel, le tout en symbiose avec un projet scriptural nouveau qui procèderait d’une marge positivée ou auspicieuse qui ne serait jamais un centre original. Un tel constat donne à postuler a priori deux lieux idéologiques souverains qui alternent, se côtoient et s’entrechoquent dans l’espace du texte dans une sorte de va-et-vient qui procède d’un mécanisme de calage-décalage.

Les héros romanesques que les romanciers africains promènent dans leurs œuvres, au constat, semblent épouser la même courbe d’itinérance, la même identité esthétique et la même parenté idéologique dans un contexte socio-littéraire actuel où « Les formes et les mutations en cours dans le roman africain sont liées, selon Sélom Komlan Gbanou, à une nouvelle conscience cosmopolite de la littérature et des écrivains dans leur situation d’entre-les-mondes [3]». Le roman africain francophone de l’après-indépendance, en particulier, serait-il acquis à ce glissement de la marge vers le centre ou vice-versa ? Sous quelles formes esthétiques ce procédé d’alternance ou de balancement endosse-t-il un mécanisme de la réversibilité du jeu des acteurs-héros?

Prenant appui sur les approches narratologique et sociocritique, l’on fera de prime abord le point sur cette question polémique du héros du centre et de la marge, ensuite l’on validera la légitimité de la postulation des héros romanesques africains dévalués au statut abstrus de héros de la marge pour enfin montrer par quels mécanismes les écrivains en arrivent à bâtir une héroïté marginale du centre ou du centre marginal ; ce que nous nommons une posture héroïque centrée-détournée, indirecte ou latente.

  1. I.Du problème du héros du centre et du héros de la marge: exposé liminaire et recentrage.

Avalisant la posture du personnage-héros ayant partie liée avec un lieu privilégié, à l’évidence tenu pour normatif ou positif par le jeu évaluatif depuis lequel le discours se construit et se donne à lire, la postulation du héros du centre informe, par définition, un champ conflictuel de systèmes de valeurs systématiquement opposés à un autre extrême représenté par la marge. Ce qui pose de facto la matérialité physique de pôles axiologiques antinomiques desquels répondent deux types de personnages-héros en tension, écartelés en effet entre le centre et l’ex-centré, c’est-à-dire l’écart. A la pureté de la normalité éthique, s’objecte une poéticité de la marginalité qui pose concomitamment le problème des conditions objectives de la mixture ou du malaxage de la positivité et de la négativité dans un même champ textuel.

A priori, la construction d’un héros du centre, un personnage par principe conçu sans limite ni limitation (qui peut, du reste, du point de vue liminaire de sa dénomination, passer à raison pour tautologique puisque le héros, de tradition, symbolise le centre) renvoie à la mise en texte d’une figure éthique, figure prise dans son acception picturale de représentation. Cette figure lumineuse voire éclatante mobilise la quasi-totalité des valeurs positives d’une société, d’un espace communautaire, le centré étant donné à voir comme point de référence unique ou comme référencement par excellence, comme lieu idéologique de base par définition. Aussi le héros du centre fait-il montre de qualités extrêmes, de haute sagesse, de somptuosité fastueuse, de perfection éthérée, de supra-humanité hallucinante, une sorte d’au-delà de l’homme qui avoisine parfaitement l’élégance et l’acmé héroïque d’une haute figure chevaleresque ; le centré donnant forme à l’Honneur et à toute sa cosmétique d’escorte. « Si le héros du centre est alors celui qui abolit les frontières entre humanité et suprahumanité, souligne Corinne Mencé-Caster, le héros de la marge serait à percevoir comme celui qui se joue des frontières entre humanité et infrahumanité [4]».

Le héros de la marge intègre, lui, par ce fait, une infra-humanité et s’en trouve tout à son aise avec cette grosse marge réductrice liée à son ultra-négativité, sa veulerie foncière, son anti-moralité, son anti-héroïsme, sa déterritorialité idéologique ou son glissement du centre vers la marge, vers la périphérie. Personnage de l’extrême ignominie, le héros de la marge est défini par Cécille Bertin-Elisabeth comme « […]un héros rabaissé [perspective verticale]ou un héros dé-spatialisé du centre vers la périphérie[perspective horizontale ] [5]». Qu’il ait été saisi du point de sa verticalité ou de son horizontalité, le héros de la marge ne résiste pas à la virtualité du transfert selon lequel la marge prospérerait à devenir le centre.

A ce propos précisément, Corinne Mencé-Caster apporte un important éclairage ; Pour elle, « En effet, par un tel positionnement, il est admis tacitement que tous les lieux, même les plus marginaux peuvent générer des héros, c’est-à-dire des personnages dignes d’intérêt et susceptibles d’être pris pour les foyers principaux d’une œuvre [6]». Il y a comme un mécanisme de recyclage ou une fabrique de redimensionnement ou de re-façonnement duquel le héros de la marge peut être élevé ou re-levé ou encore réorienté comme héros d’un nouveau centre, autrement dit, comme le héros négatif du centre, un héros négatif au centre du roman, de l’histoire, induisant une espèce d’interpénétrabilité ou d’intercommunicabilité qui tient forcément des choix idéologiques de l’auteur.

On le voit, la marge, de ce point de vue, peut donner vie, souffle et intérêt à des héros veules ou vides que la morale du centre classique et du conventionné martial censurent illico à seule fin de sauver sur le fil ou à terme l’héroïté mort-née du héros médiocre. « Il s’ensuit, poursuit Corinne Mencé-Caster, que ce n’est plus le centre qui fait le héros, mais le héros qui définit le centre […] selon des procédures idéologiques de décentrement-recentrement[7]». Cette posture d’héroïté, une héroïté du faux à dire vrai, peut légitimement, soit donner forme à une marge positive qui ne soit pas un centre homologué ni culturellement ni d’office, soit formaliser un héros disqualifié qui ne soit pas du tout un contre-héros, un héros-zéro classique, total, consommé, inutile. Corinne Mencé-Caster parle en outre de marge autocentrée (centre actualisé) et de marge hétérocentrée (centre virtuel), ou encore d’héroïques décentrés ou de centrés héroïques :

Dans le premier cas, écrit-elle, les protagonistes investissent le centre avec des anti-valeurs et sont immédiatement disqualifiés, jugés à l’aune de ces valeurs fondatrices de ce centre, et sont à la fois centrés et anti-héroïques. Dans le deuxième cas, ces personnages […] délaissent le centre pour investir ses marges, mais se voient néanmoins qualifiés de héros, comme pour indiquer que leur décentrage n’est pas synonyme de non-héroïté, c’est-à-dire porteurs des valeurs de l’héroïté du centre, plus connue sous le nom d’héroïsme. [8]

Il n’y a pas de doute qu’une nouvelle épistémè de l’héroïté fait sa parturition, fondée sur la collision de fait entre le système de valeurs représentatives du héros de la marge et le système de valeurs normatives, fondée plus encore sur «  une dynamique de la différence qui relativise les discours établis et toute forme d’héroïté, en marge de la définition pleine du héros traditionnel [9]». De cette confrontation conceptuelle centre/marge, l’héroïté constitue donc l’ensemble des traits qui établissent la légitimité du statut de héros alors que l’héroïsme procède de la seule autorité du centre. Le héros s’offre dorénavant la licence permissive de la médiocrité, n’étant plus tenu au devoir d’une humanité supérieure d’autant que « La signifiance conceptuelle de l’héroïque doté d’un certain coefficient d’autocentrage et annonciateur d’une certaine positivité vient annuler la négativité inhérente à la marge [10]».

La marge achève en effet de se virtualiser en tant que centre, et le centre, en revanche, se relativise, se décuple même en «  un polysystème de centres, des marges autocentrées plutôt que comme centres absolus [11]». Un personnage banal n’est pas donc systématiquement déhéroïsé si l’on s’en tient à cette gymnastique cognitive. Il a le devant de la scène et trône dans le texte avec un statut ronflant de personnage principal, héros du roman. Le héros romanesque africain de l’après-indépendance sied éloquemment à cette critériologie affable et peu rigide.

II – Le héros romanesque négatif africain de l’après – indépendance : un héros de la            marge, un héros à la marge.

Les romans de l’après-indépendance dépeignent généralement des héros de la marge dont la réclusion à la marge, un ostracisme sévère et impitoyable, tient pour l’essentiel de leur faiblesse bilieuse, de leur bassesse déconcertante, de leur fragilité ontologique, de leur complexe de manipulabilité, de leur malléabilité facile par un sort traumatique. Ces personnages–héros de la marge sont plongés dans un espace textuel particulièrement anxiogène voire dans un champ social et politique horriblissime dont il est quasi impossible de dissoudre l’étreinte vampirique et pieuvresque. Ils se situent pourtant à juste titre au fin principe de ces récits de traques et de triques, violents à l’extrême, cruels et convulsifs dans un contexte de misère, de mort ambiante, de dictature mussolinienne et de désenchantement collectif coupable. Au cœur même de « ces pauvres gens […] qui se ruinent à perte, selon l’amer constat de Jean-Pierre Makouta, pour […] manger un morceau de pain, se coucher sous un toit et mettre un peu de pagne à leurs fesses [12]», végètent des héros creux, branlants et croulants qui font cependant le succès de ces sortes de romans africains sombres.

Totalement à l’étroit de la conception de l’héroïté de Roger Caillois selon laquelle «  La notion de héros […] est au fond impliquée dans l’existence même des situations mythiques, où le héros est par définition celui qui trouve à celles-ci une solution, une issue heureuse […], une solution qui même violente lui apparaît désirable […][13] », ces héros africains de la déconfiture et de l’échec s’inscrivent plutôt outrancièrement dans un étrange confort esthétique qui colle parfaitement à cette logique de rupture soutenue par Christiane Moatti. Pour Christiane Moatti en effet, «  La littérature européenne et anglo-saxonne, par un glissement continu qui commence alors, ne va cesser de tendre vers une représentation de l’homme de plus en plus dégradée en proie au nihilisme ou à l’absurde, […]peuplée d’anti-héros, frappée de déficience, telles les créatures de Caldwell, Beckett, Céline…, épaves, ou cas pathologiques […]se laissant dominer […] »[14] .

Mikhaïl Bakhtine relativise plus ou moins, il pense que « Le roman des temps nouveaux y oppose le devenir de l’homme, et de l’autre, une certaine dualité, un inachèvement de l’homme vivant un mélange de bon et de mauvais, de force et de faiblesse[…], la vie […] apparaissant comme un témoin d’expériences qui […] modèlent tant le personnage que sa vision du monde[15] ».

L’on peut ainsi admettre que le roman africain qui s’inscrit également dans l’historiographie universelle ait rompu avec l’a priori héroïque valorisant, et par voie de conséquence, avec le triomphalisme et l’hollywoodisme de l’héroïté textuelle classique sur l’autel d’un dispositif de dilution[16] . Ce dispositif de sape ou de délégitimation repose sur un noyau structurateur articulé autour de quatre points d’ancrages au rang desquels figurent la fatalité de l’échec du héros, l’évanescence et le décentrement narratifs du héros, le surdimensionnement des anti-valeurs ou la transparence des instances adjuvantes et la sublimation des personnages secondaires au détriment du personnage-héros désubstantialisé, avili et mis hors-jeu. Ainsi, le personnage du héros est réduit à n’être que le simple pivot de la trame narrative, celui sur qui les regards sont rivés, celui qui capte l’attention, une entité qui, même sans revendiquer le centre, se situe aux forceps dans un centre virtuel. Les romanciers, tels Malick Fall, Ahmadou Kourouma, Sony Labou Tansi, Alioum Fantouré, Williams Sassine, Tierno Monénembo, Abdourahman Wabéri, Daniel Bivouala, Kossi Effoui, Alain Mabanckou, Emmanüel Dongala, Calixte Beyala etc., excellent dans ce choix esthétique où un héros romanesque de la marge se situe au centre.

Quelques illustrations non exhaustives montreront le niveau et la qualité de cette adhésion à un héros en crise voire à un héros de crise. Malick Fall campe, par exemple, dans La plaie, le personnage de Magamou, un individu à la limite de l’infra-ordinaire, grabataire et déjanté. Le personnage de Kabalango dans Wirriyamu de Williams Sassine, veule, amorphe et angoissé en permanence s’inscrit sous cette même perspective du héros banal, insignifiant. D’autres héros, à l’image de Koyaga dans Le vote des bêtes sauvages, Cousin Samba dans Les écailles du ciel de Williams Sassine, Bohi-di dans Le cercle des tropiques d’Alioum Fantouré etc., sont porteurs a priori de qualités anti-héroïques, anti-sociales qui inspirent, dès l’entame de la diégèse, le présage d’une trajectoire d’échec et de déchéance.

Certains personnages-héros de la marge sont arrimés au sort de la déceptivité et désolent le lecteur par une poltronnerie latente ou tacite qui fait l’effet d’un paradoxe outrageux, vu les grands défis événementiels à relever. Ils affichent certes des dispositions constructives, mais en font le pire commerce jusqu’à fondre leur existence dans un non-être saisissant. Oumarou, dans Le jeune homme de sable, passe dans cette logique pour un héros qui aura déçu ; sa fougue révolutionnaire, son prophétisme éclairé, son charisme précoce sont vaincus à la fin de l’histoire par la malice de ses faiblesses notoires et la perfidie de ses limites gargantuesques. Les excès, l’incapacité de contenir toute cette force impétueuse, frondeuse et grondeuse qu’il incarnait, son alcoolisme obsédé qu’il traînait comme une sévère malédiction, ses frasques, ses salissures morales, sa sale réputation de brebis galeuse consacrent en définitive son positionnement à la marge, sa polarité négative trop voyante, très marquée.

Dans Les crapauds-brousse de Tierno Monénembo, Diouldé arbore le même profil ; intellectuel prometteur, il s’enlise par suite dans la candeur exubérante, la luxure, la démesure, le surprenant, le contradictoire, le funambulesque, la démission et l’auto-négation. Des héros de la marge, enfin, sont comme projetés dans un espace où les contingences existentielles dramatiques sont élevées à un coefficient tellement hallucinant que le lecteur éprouve légitimement une impression manifeste de décalage, d’écartement, voire de disproportion frappante par rapport à la petitesse ou à la modicité de l’héroïté déployée, autorisée même, faut-il dire in fine. Le pauvre Birahima d’Ahmadou Kourouma se loge également à cette enseigne dans le monde en creux d’un Allah n’est pas obligé palpitant et ahurissant, tant la démence collective, la sauvagerie moyenâgeuse et la guerre sangsuesque se déploient sans quartier ni retenue. L’on pourrait en dire autant du personnage de Fama dans Les soleils des indépendances ; Fama est mis en retrait, à la marge, dépassé qu’il eût été par les pesanteurs du changement social et politique.

Dans l’ensemble, comme déjà à partir du 17ème siècle en Europe, les héros romanesques africains post-indépendance jusqu’à cette époque récente apparaissent comme des personnages davantage nuancés, relativisés, caricaturés, désenchantés, standardisés, lambdaïsés, déconstruits, déstructurés, marginalisés négativement, donc rétrogradés au bas de l’échelle, relégués à la marge de l’histoire. Cécille Bertin-Elisabeth conclut que :

La sélection ne s’opère plus à partir de mérites hors-normes qui les plaçaient […] dans une position d’exemplarité, mais en fonction du choix de l’auteur d’en faire un centre, le centre de son œuvre. Ainsi, le fripon, le bouffon et le sot seraient alors des héros dont l’absence de mérites supérieurs fit souvent les désigner en tant qu’anti-héros, ou si nous recourons à une distinction proposée par Vincent Jouve en héros concaves versus héros convexes, soit des héros non-mythifiés, non centrés, mais situés aux marges des indices définitoires habituels [17].

Les héros romanesques africains de la marge, aussi controversés et énigmatiques soient-ils, peuvent rester des personnages attachants et instructif qui, grâce à l’alchimie de la réversibilité du jeu héroïque, se forgent ainsi un centre réparateur, une forme de compensation ou de rachat.

III. L’alchimie de la réversibilité de l’héroïté des personnages : Le positionnement à            la marge comme postulation du non-héroïque au centre ou l’héroïté par        commutation, par défaut.

Il est acquis, faut-il le rappeler, que le héros de la marge s’offre, dans les romans africains, la plus-value de son repositionnement ou de sa déterritorialisation au centre. Ce qui confère intérêt, positivité, richesse et dynamisme à sa négativité actorielle. « La question ici posée, pour reprendre un aspect de la problématique de Corinne Mencé-Caster, est bien celle de la lisibilité de ces héros et des systèmes normatifs contraires et réversibles dans un va-et-vient entre des polarités attractives[18] ».

De ce point de vue, il importe de mentionner que la préoccupation de Mencé-Caster est bien fondée, et donc légitime d’autant que dans son propre entendement, et cela est juste, « Le héros peut être non-héroïque et la marge centrée, c’est-à-dire, porteur de valeurs propres qui ne sont pas nécessairement définies en opposition avec celles d’un centre sacro-saint[19] », puisqu’elles sont, au même titre que le centre classique, des valeurs constructives, instructives, « l’héroïsme n’étant pas la seule forme d’héroïté possible [20]». L’héroïté telle qu’elle s’exprime dans le texte ou dans le jeu d’un acteur, en tant que ce qui assure l’étiquetage héroïque, l’exprimé héroïque ou la consécration héroïque d’un personnage central ou premier, ne rime pas toujours absolument avec l’héroïsme factuel, phallique ou glorieux que l’on lie de facto aux franchises idéologiques traditionnelles du centre, centre en tant que catalyseur des vertus de courage, de puissance, de noblesse et de positivité a priori.

L’on peut en définitive être héros de roman sans être héroïque, et noter par ricochet, qu’il n’est, à cette époque, lecteur averti qui puisse éprouver grand choc de ce que le personnage principal d’une œuvre littéraire soit un anti-héros fielleux ou frileux. Ce qui devrait prospérer ou ce qui devrait être pris en compte comme dividende certain, sa véritable héroïté, serait que le message que l’on puisse retenir dudit héros soit la Vérité du centre nouveau. Ce centre inédit que l’on superpose à un centre plutôt classique, voire ce centre de substitution ou par défaut qui s’approprie l’espace d’un centre premier, n’est pas le centre conventionnel ou légal, mais une marge que l’on juge autocentrée au moyen de laquelle l’écrivain absout le visible odieux des héros médiocres à travers leur fond expressif riche et leur sémantique idéologique instructif qu’il imprègne dans la singularité et l’exemplarité[21] de l’entournure esthétique du personnage du héros négatif tel que développé avec succès par Vincent Jouve dans une importante contribution sur la question du héros. Il sera ici question concrètement d’interroger, dans le cas spécifique du roman africain post-indépendance, comment le dispositif même de la mise aux marges se transpose-t-il en foyer du centre? A travers quels scénarii narratifs ? Sous quelles formes esthétiques et idéologiques ? En des termes plus lisibles, comment le mécanisme de déhéroïsation des personnages négatifs figure-t-il une marge auto-positive ? Par quelles fixations le lecteur saisit ce transfert phallocentré marge / centre dans l’ici-et-maintenant de la fécondation de cette centralité positive ?

Cette disposition à pénétrer la faisabilité du transfert ne fait ni mystère ni abstraction de l’analyse sémiologique du héros selon Philipe Hamon puisqu’elle prend à son compte « Le héros […]défini comme point de convergence de trois facteurs, à savoir la logique narrative [le héros organise l’espace interne de l’œuvre en hiérarchisant la population des personnages ], le principe projectionnel [ le héros est le personnage auquel le lecteur s’identifie] et le système de valeurs qui imprègne tout texte [ le héros est celui qui défend l’idéologie dominante ][22]. »

Vincent Jouve, quant à lui, juge qu’il paraitrait de bonne convenance de postuler trois types de héros, toujours sur la base des travaux d’Hamon. Pour lui, le personnage-héros est   «[…]soit structurel [statut de protagoniste], soit projectionnel [vecteur de sympathie], soit idéologique [porteur de valeurs ] [23]». Que le héros soit considéré dans son acception hamonienne de convergence de trois points qui unissent leur force ou dans sa configuration jouvienne souverainiste selon trois points autonomes les uns les autres, cela n’est caution d’aucun ombrage à la lecture des romans africains de l’après-indépendance.

Ces points de fixation, narratif, esthétique, idéologique seront exposés et analysés succinctement. Ouvrons la liste par la facticité ou la non-agentivité du héros ; affublé dans cette posture, le héros perd sa qualité de référencement par excellence et s’essouffle dans une espèce de volatilité, de flottement qui laisse un trou, un vide, une absence dans le dispositif actoriel mis en place par l’auteur. La scénarisation fragmentale fondée sur une orchestration en tableaux descriptifs ou narratifs segmente la figure et la figuration du héros de la marge en plusieurs micro-morceaux dont la reconstitution en une unité lisible et cohérente n’est pas toujours un exercice jouissif tant le mécanisme transfocalisationnel constitue un réel épouvantail lectoral.

Le jeu de l’excès qui induit un procédé de renforcement du négatif à double tour, même s’il irrite à terme le lecteur, ne cache pas moins l’intentionnalité d’un auteur qui vise, à partir d’un pic de médiocrité, à durcir le faciès déjà rebutant du héros de la marge. Les caricatures récurrentes et la mobilisation constante du comique ou du risible ajoutent à cette option esthétique de la vilenie invalidante. Le procédé de la circularité, en écho au mécanisme de relais comme chez Sony Labou Tansi, informe un tracé narratif qui s’invite dans les confins de la marge d’un personnage central porteur de normes déviantes, anti-vertueuses. Tout ce dispositif constitue, à la lecture, un signalement incisif, l’allumage du témoin rouge dont il faille, à raison, s’inquiéter. Tout se répète dans une spiralité fiévreuse, vertigineuse, convulsive qui enturbanne un héros qui ne comprend rien à sa condition humaine, à cette escalade de heurts et de leurres, à son existence condamnée, déchaînée.

L’occurrence de la mort du héros négatif conforte plus encore son positionnement à la marge. Cette impression légitime de décentrage ou de vide actoriel informe un miroir grossissant de l’excès déviant, qu’il vienne du héros lui-même ou que le héros en subisse l’incidence fâcheuse du fait de son extrême faiblesse au cœur d’un monde chaotique. Diouldé meurt et rentre dans «[…]cet anti-chambre de la mort où vous devenez si lointain [24]», Oumarou meurt assassiné par le mal de solitude, Cousin Samba meurt, puni par les Ancêtres, et réduit en poussière de cendre. Le héros de Les yeux du volcan, Le colosse, meurt sans avoir accompli sa mission, etc.

Derrière le spectaculaire de la mort, le fractal actoriel, le spiralique obsessionnel, le grossissement monstratif, se forment les questions du pourquoi et du pour quoi, fondamentales dans l’entreprise de légitimation de l’héroïté non-héroïque, mais une héroïté qui tient de la noblesse du message véhiculé, un message éloquent et courageux qui procède de la vilenie puante mais parlante, dénonciatrice sévère de la plèbe, refondatrice acharnée de valeurs dynamogènes et anthropogènes solides.

CONCLUSION

Soumis en toile de fond au théâtre de la remise en selle de la traditionnelle antinomie entre le héros du centre et le héros de la marge qui a marqué de sa forte empreinte le roman hispanique du 16ème et du 17ème siècle, le héros romanesque négatif africain de l’après-indépendance s’acquitte à bon frais de son statut de héros de la marge autocentrée. Cette déterritorialisation axiologique de la marge vers le centre part, en effet, de la faiblesse hallucinante du héros, de sa malléabilité extrême, de son échec et de sa déchéance. Ce nouveau positionnement induit une lecture plus souple de l’héroïté que l’on ne lie plus dans l’absolu à la spectacularisation de l’héroïsme à sensations, du fait d’une alchimie fondée sur la réversibilité de l’héroïté. Les écrivains africains édifient ce mécanisme en tirant le meilleur parti du spectaculaire de la mort des héros, de leur actorialité fragmentée et confinée dans un tissu narratif transfocalisé, de leur déchéance spiralique et de la monstration du flux négatif par le jeu de leurs excès mis en description, l’excès exposé à vue. L’héroïté de la périphérie ou encore l’héroïté de la marge prend ainsi ses lettres de noblesse et fonde sa légitimation dans sa contribution à l’édification d’une société et d’une idéologie du centre inspirée des raideurs et des salissures naturelles de la marge. Le marginalisé, en définitive, se débarrasse par ce fait de sa marginalité et invite à une herméneutique novatrice de la marge actorielle. Corinne Mencé-Caster en conclut que «  L’opacité du héros de la marge renvoie […] à cette perte de confiance dans la transparence du monde, sa déterritorialité au refus de s’enraciner dans le centre illusoire d’un idéalisme réducteur, sa polysémie à la volonté de construire des modèles qui soient plus conformes à la complexité problématique de la réalité »[25].

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Ouvrages d’auteurs :

Bakhtine Mikhaïl, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978, 488 p.

Bertin-Elisabeth Cécille, Les héros de la marge dans l’Espagne Classique, Paris, Le    Manuscrit, 2007, 322 p.

Caillois Roger, Le mythe et l’homme, Paris, Gallimard, 1938, 192 p.

Makouta Jean-Pierre, Les grands traits de la poésie négro-africaine, Abidjan, NEA, 1985,      352 p.

Moatti Christiane, Le prédicateur et ses masques : les personnages d’André Malraux, Paris,       Sorbonne, 1987, 463 p.

Monénembo Tierno, Les crapauds-brousse, Paris, Seuil, 1979, 185 p.

Périodiques

Bertin-Elisabeth Cécille, « Le picaro, héros en Tension et figure de rupture », in Babel             littératures plurielles : Renverser la norme : figures de la rupture dans le monde    hispanique, n°26, 2012, pp. 65-85.

Gbanou Komlan Sélom, « La traversée des signes : roman africain et renouvellement du        discours », in Revue de l’Université de Moncton, vol.37, n°1, 2006, pp. 39-66.

Jouve Vincent, « Le héros et ses masques », in Le personnage romanesque, Paris, Faculté des        lettres de Nice, in Cahiers de narratologie, no 6, 1995, pp. 249-255.

Mencé-Caster Corinne, « La construction discursive des héros de la marge : entre convention           et subversion », in Archipélies : Ecriture et marginalité : de Saint-John-Perse à       Reinado Arenas, n°1, Paris, Publibook, 2010, pp.71-79.

 


[1] Cécille Bertin-Elisabeth, « Le picaro, héros en Tension et figure de rupture », in Babel littératures plurielles : Renverser la norme : figures de la rupture dans le monde hispanique, n°26, 2012, p.65.

[2]- Corinne Mencé-Caster, « La construction discursive des héros de la marge : entre convention et subversion », in Archipélies : Ecriture et marginalité : de Saint-John-Perse à Reinado Arenas, n°1, Paris, Publibook, 2010, p.67.

[3]- Sélom Komlan Gbanou, « La traversée des signes : roman africain et renouvellement du discours », in Revue de l’Université de Moncton, vol.37, n°1, 2006, pp.39-40.

[4]- Corinne Mencé-Caster, op.cit., p.67.

[5]- Cécille Bertin-Elisabeth, Les héros de la marge dans l’Espagne Classique, Paris, Le Manuscrit, 2007, p.15.

[6]- Corinne Mencé-Caster, op.cit., p.69.

[7]- Idem.

[8]- Corinne Mencé-Caster, op.cit., pp.69-70.

[9]- Cécille Bertin-Elisabeth, op.cit., p.20.

[10]- Corinne Mencé-Caster, op.cit., p.69.

[11]- Idem.

[12]- Jean-Pierre Makouta, Les grands traits de la poésie négro-africaine, Abidjan, NEA, 1985, p.323.

[13]- Roger Caillois, Le mythe et l’homme, Paris, Gallimard, 1938, pp.25-26.

[14]- Christiane Moatti, Le prédicateur et ses masques : les personnages d’André Malraux, Paris, Sorbonne, 1987, p.14.

[15]- Mikhaïl Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978, p.14.

[16]- Cette question spécifique a fait l’objet d’une étude approfondie. Cf. Désiré Boadi Ano, Analyse de la figure du héros dans le roman guinéen post-colonial, Thèse de Doctorat soutenue le 26 juin 2006, à l’Université de Cocody-Abidjan, sous la direction scientifique du Pr. Kouamé Kouamé, p.195, Inédit.

[17] Cécille Bertin-Elisabeth, op.cit., p.15.

[18] - Corinne Mencé-Caster, op.cit., p.71.

[19]- Corinne Mencé-Caster, op.cit., p.70.

[20] - Idem.

[21]- Vincent Jouve établit une typologie des héros en fonction de leur singularité et de leur exemplarité : Le champion, un héros convexe protagoniste dont la conduite exemplaire occupe le devant de la scène ( Enée, D’Artagnan, James Bond), le modèle, un héros convexe non-protagoniste dont la conduite modèle est plus discrète ( Lévine dans Anna Karénine), le cobaye, un héros concave protagoniste avec une conduite immorale, mais sujet d’une histoire porteuse de leçon (Bardamu dans Voyage au bout d’une nuit, Roquentin dans La Nausée), et enfin le révélateur, un héros concave non-protagoniste dont la conduite rebutante pose sa présence comme la condition du sens de l’histoire (Le père Gloriot). Cf. Vincent Jouve, s’inspirant des travaux de Philipe Hamon sur le concept de héros, in « Le héros et ses masques », Le personnage romanesque, Paris, Faculté des lettres de Nice, Cahiers de narratologie, no 6, 1995, .p.250. pp.249-255.

[22] - Idem.

[23]- Ibidem.

[24]- Tierno Monénembo, Les crapauds-brousse, Paris, Seuil, 1979, p.121.

[25]- Corinne Mencé-Caster, op.cit., p.77.