B. Anicette Carolle AHOUAKAN

L’ART EPISTOLAIRE DANS L’ŒUVRE ROMANESQUE DE BERNARD DADIE : LE CAS D’UN NEGRE A PARIS

 

B. Anicette Carolle AHOUAKAN

Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan

 

Résumé : La présente étude vise à cerner les techniques de création du roman épistolaire chez Bernard Dadié. Son roman, Un nègre à Paris, remplit un grand nombre de critères régissant le genre par lettres. Cependant, sous la plume de Dadié, le roman épistolaire prend une touche, une coloration africaine qui lui confère une originalité.

Mots clés : Le roman par lettres, la monodie épistolaire, l’oralité, l’originalité, la rénovation.

Abstract: This study aims to identify the writing techniques of the epistolary novel in Bernard Dadié's work. His novel, Un nègre à Paris (An African in Paris), meets many of the criteria required for the creation of this literary genre. However, under the author's pen, the epistolary novel acquires a new touch, an African coloration, that makes its originality.

Keywords: The epistolary novel, the epistolary monody, the oral character, the originality, the reform.

INTRODUCTION

Le roman épistolaire dont la naissance remonte à l’Antiquité avec les Héroïdes d’Ovide, connait ses notes de noblesse au XVIIIème siècle dans la littérature occidentale. Il enregistre à cette époque une grande efflorescence en Europe avec une production importante d’œuvres[1]. Le roman par lettres fait ses premiers pas dans la littérature africaine subsaharienne de langue française à la veille des indépendances sous la plume d’Ibrahima Mamadou Ouane qui publie en 1955 Lettre d’un Africain : récit épistolaire. En 1959, Bernard Dadié emboite le pas à Mamadou Ouane et publie Un nègre à Paris[2]. Dans ce roman, Tanhoé Bertin raconte, par le biais d’une lettre et dans les moindres détails, les différentes étapes de son voyage dans la capitale française et les habitudes parisiennes qu’il découvre pour la première fois.

Un nègre à Paris, diversement apprécié des critiques[3], ne demeure pas moins un véritable roman épistolaire.

Qu’est-ce qui fait d’Un nègre à Paris un roman épistolaire ? Est-il un roman par lettres classique ?

Le présent article s’évertuera à analyser les caractéristiques du roman épistolaire telles que conçues par les théoriciens du genre dans Un nègre à Paris, et à mettre en exergue l’originalité du roman par lettres dadiéen.

I - UN NEGRE A PARIS, UN ROMAN EPISTOLAIRE

Le roman épistolaire, appelé aussi roman par lettres, est l’adjonction de deux genres : le roman, pour sa flexibilité à insérer d’autres genres, et la lettre, censée rapprocher l’œuvre imaginaire de la réalité. Plus qu’un croisement, il est une fusion des deux genres devenus indissociables dans la mesure où le roman se trouve dans la lettre et la lettre dans le roman. La correspondance qui entoure la trame du roman est mise au service de la narration et de l’aménagement formel de l’œuvre. Le roman épistolaire se distingue du roman traditionnel par des traits qui lui sont propres et que l’on peut regrouper en quatre éléments essentiels : la structure de l’œuvre, l’illusion d’authenticité, l’absence d’intermédiaire dans la narration et la communication épistolaire. Ces différents éléments se lisent assez aisément dans le texte dadiéen.

1         - La structure de l’œuvre

L’étude de la structure de l’œuvre consistera à l’analyse du moyen essentiel de la narration qu’est la lettre et de la forme du roman par lettres de Dadié.

La lettre d’Un nègre à Paris

La lettre est le premier élément formel qui distingue le roman épistolaire du roman traditionnel. Elle est un écrit servant de moyen de communication entre deux ou plusieurs personnes et qui supplée l’échange oral. Il existe différents types de lettres parmi lesquels l’on note la lettre privée ou personnelle qui entre dans la composition du roman épistolaire.

Selon Le parfait secrétaire[4], la lettre comporte six éléments ou parties : l’adresse de l’expéditeur, le lieu et la date d’émission, l’en-tête, le corps de la lettre, la formule de politesse et la signature. Dans le roman épistolaire, elle se présente comme une lettre ordinaire et porte deux ou plusieurs éléments formels de celle-ci.

Un nègre à Paris se compose d’une seule lettre qui s’étend sur les 211 pages de l’œuvre et comporte quatre des six éléments constitutifs de la lettre privée. Analysons la présentation matérielle du roman :

La bonne nouvelle, mon ami ! la bonne nouvelle !

J’ai un billet pour paris, oui, Paris ! Paris dont nous avons toujours tant parlé, tant rêvé. J’y vais dans quelques jours. Je vais voir Paris, moi aussi avec mes yeux […] Et pourtant lorsque ces compagnes portent le nom de Rose, Mireille, Christiane, elles restent malgré leurs épines, de douces fleurs aux parfums enivrants, des fées qui, d’un regard, d’un mot, d’un sourire, d’une attitude en rajoutent aux féeries des grands boulevards, au miroitement de la Seine, à l’animation des rues, au concert et au charme de Paris. C’est tout cela, Paris ! Et c’est pourquoi chacun par lui se sent pris.

Bien cordialement.

TANHOE BERTIN.

Paris, le 14 juillet-2août 1956. (p.7-217)

- « La bonne nouvelle, mon ami […] se sent pris » représente le corps de la lettre.

- « Bien cordialement » est la formule de politesse.

- « TANHOE BERTIN » correspond à la signature.

- « Paris le 14 juillet-2août 1956 » désigne le lieu et la date d’émission.

Comme on peut le constater, la lettre d’Un nègre à Paris offre une présentation matérielle différente de celle préconisée par les normes qui régissent la rédaction d’une lettre personnelle. Le lieu et la date d’émission se retrouvent au bas de la lettre et non en haut et à droite comme l’exigent les normes. Ce nouvel emplacement semble se justifier par le long temps mis pour la rédaction de la lettre. En effet, l’épistolier rédige son épître sur une vingtaine de jours. Ce n’est donc qu’à la fin de la rédaction de la correspondance qu’il peut situer de façon précise la date d’émission.

En plus d’être l’élément formel distinctif du roman épistolaire, la lettre est, selon Robert Alan Day, utilisée « comme [le] véhicule de la narration »[5]. Elle est le canal par lequel se construit et se raconte l’histoire du roman. Sans la lettre, il n’y a donc pas de récit, pas de roman.

Ainsi Un nègre à Paris n’existe que grâce à la correspondance de Tanhoé Bertin. C’est par le biais de la lettre qu’il rédige que l’épistolier raconte l’histoire et compose par conséquent l’œuvre romanesque.

La longue lettre de Tanhoé Bertin, écrite depuis Paris sur une vingtaine de jours, classe le roman de Dadié dans ce que les spécialistes du genre épistolaire appellent la monodie.

La monodie épistolaire

La monodie épistolaire ou roman à une voix est un roman par lettres qui ne donne à lire que la correspondance d’un seul personnage. L’épistolier s’adresse en général à un seul destinataire. Mais il arrive parfois que ses correspondants se multiplient. On distingue deux types[6] de monodie épistolaire en fonction de la manifestation ou non du destinataire.

Un nègre à Paris est une monodie dans laquelle la voix de Tanhoé Bertin répond à son propre écho. Aucune réponse du destinataire n’est donnée, encore moins sous-entendue dans la lettre qui compose le roman. Le destinataire reste passif. On se retrouve alors dans un monologue. La voix de Tanhoé Bertin retentit dans le vide comme «  une Hermione sur un plateau vide »[7].

Le silence du destinataire semble se justifier par son caractère anonyme. En effet, nulle part dans la lettre, Tanhoé Bertin ne nomme son correspondant. Ce dernier peut donc être tout lecteur potentiel du roman dans la mesure où la communication dans le roman par lettres met en scène deux types de correspondants : les premiers, à l’intérieur du texte romanesque (les personnages) et les seconds, en dehors de l’œuvre (l’auteur agissant en qualité d’épistolier et le lecteur en qualité de destinataire).

Cependant même si le destinataire de la lettre du roman épistolaire dadiéen n’est pas nommément désigné, il est tout de même définit de façon subtile par l’auteur. Bernard Dadié emploie régulièrement dans son texte l’expression « chez nous » en opposition à « ici » qui désigne la ville de Paris. « Chez nous » correspond à « chez l’épistolier (l’auteur) » plus « chez le destinataire (le lecteur) » et place ainsi les deux protagonistes de l’échange épistolaire dans la même sphère culturelle, mieux dans le même pays d’origine. Le destinataire serait donc tout lecteur potentiel ivoirien.

2        - L’illusion d’authenticité

Pour faire taire la critique qui a longtemps considéré le roman comme un genre trop irréel, les auteurs de romans par lettres mettent en place des stratégies qui donnent à leurs œuvres une illusion d’authenticité, un caractère vraisemblable. Nombreux sont ceux qui s’appuient sur les éléments du paratexte

Dadié, pour la rédaction de son roman par lettres, joue, non sur le paratexte, mais sur le texte. Il crée l’illusion d’authenticité dans son œuvre en construisant un temps précis : « le 14 juillet-2août 1956 » (p.217). Tel que présenté, le temps d’émission ou de rédaction de la lettre est explicite. Il indique une période identifiable, vérifiable. La précision du laps de temps (14 juillet-2 août) et surtout de l’année (1956) procure au texte un effet de réel. Elle contribue ainsi à créer l’ancrage réaliste de l’histoire du roman.

L’illusion d’authenticité dans Un nègre à Paris se lit aussi dans le caractère même de la lettre. Cette dernière a l’allure d’un reportage dont l’une des fonctions est de rendre compte de ce qui est, de ce qui se fait. Tanhoé Bertin se documente, interroge, observe « directement […] afin de rassembler une [ou des] information(s) sur les personnes, les évènements ou les questions en jeu »[8]. On note à titre d’exemples les extraits ci-après :

Ces hommes […] vivent dans des maisons aux portes constamment closes et peuvent être des voisins et s'ignorer des années durant. (p.50)

Les hommes d’ici peuvent habiter vingt ans dans le même hôtel, avoir leur porte nez à nez, prendre l’ascenseur ensemble et pourtant s’ignorer. Chacun pris dans ses affaires, est un monde qui vit dans son monde, avec lui-même, en demandant aux autres d’en faire autant. […] Et c’est ainsi que le monde semble s’arrêter au seuil de certaines demeures. (p.99)

A la lecture des extraits, l’on note que l’épistolier fait un compte-rendu des faits et évènements vécus, du quotidien des Parisiens qu’il côtoie. Il rédige un rapport de ce qui est, donc de la réalité.

Outre les caractéristiques du roman épistolaire étudiées en amont, l’on constate dans Un nègre à Paris de Bernard Dadié l’absence d’intermédiaire dans la narration du roman.

3        - L’absence d’intermédiaire dans la narration du roman

Le roman épistolaire n’admet pas d’intermédiaire dans la narration. La narration, qui se fait par le biais de la lettre ou des lettres du roman, est l’œuvre exclusive du ou des personnage(s) scripteur(s). Ceux-ci rendent compte eux-mêmes de leur situation. La narration à la 3ème personne est donc désavantagée au profit du “je” car le genre prétend faire « sentir les passions ». Une instance narrative autre que le personnage lui-même ne saurait alors rendre parfaitement et totalement sa situation actuelle, ce qu’il ressent, ce qu’il éprouve au moment de la rédaction de la lettre ; d’où l’emploi de la 1ère personne et du présent de l’indicatif.

Dans Un nègre à Paris, c’est l’épistolier Tanhoé Bertin qui opère la narration. Sa lettre est un compte-rendu quotidien de ce qu’il vit. Le personnage scripteur raconte les faits et évènements au moment où il les découvre, où il les vit ; ce qui entraine une narration, en majeure partie, à la 1ère personne et au présent de l’indicatif. Quelques extraits :

Je suis à Paris, je foule le sol de Paris. Je regarde, partout des Blancs, des employés blancs. Nulle part une tête de Nègre. C’est bien un pays de Blancs. Il fait frais, le soleil se cache de honte. Il a conscience d’avoir commis à mon endroit une injustice en me grillant de la tête aux pieds, alors qu’il arrive à peine à bronzer les hommes d’ici. (p.25)

Je regarde marcher des touristes anglo-saxons sortis de leur kyste de cars pour se frôler aux Parisiens. […] Et c’est en observant ces touristes que j’ai compris, dans ma naïve candeur, avoir méjugé le Parisien, cet être étrange poussant la liberté d’expression à un tel point qu’il n’hésite pas à se critiquer lui-même. (p.145)

Le présent et la 1ère personne utilisés dans la correspondance du roman épistolaire dadiéen rendent compte de ce que vit le personnage épistolier au moment où il le vit et rendent le destinataire (le lecteur) contemporain des faits et évènements vécus par Tanhoé Bertin. Le destinataire découvre ainsi les actions en même temps que les vit l’épistolier.

Au vu de ce qui précède Un nègre à Paris est un roman épistolaire selon les normes qui régissent le genre par lettres. Néanmoins, l’œuvre dadiéenne n’est pas restée emprisonnée dans les carcans classiques du genre. Son auteur lui a conféré une touche originale.

II - L’ORIGINALITE DE L’ART EPISTOLAIRE DADIEEN

Les romanciers africains, comme le souligne Pierre N’Da, « mettent […] un point d’honneur à rechercher de nouvelles voies, des stratégies d’une écriture nouvelle, différente qui essaie d’affirmer sa maturité et son autonomie. Ils s’emploient à créer des œuvres originales, plus conformes à leur inspiration, à leur goût, à leur tempérament et surtout plus adaptées à la culture africaine »[9].

Bernard Dadié, s’inscrivant dans cette vision des auteurs africains subsahariens, s’est affranchi de l’influence occidentale. Il crée un roman épistolaire composite dans lequel se lisent aussi bien d’autres genres : l’essai et des genres de la littérature orale traditionnelle.

1- Un nègre à Paris : un essai

Un nègre à Paris se présente comme un ensemble, un recueil de réflexions menées par l’auteur. Il aborde diverses questions telles que la liberté, la justice, la religion et surtout l’universalité de la race humaine. Relisons, pour mémoire, les extraits ci-après :

Sommes-nous réellement dans un régime de liberté d’opinion ? L’homme est-il respecté comme il devrait l’être ? Ne veut-on pas faire de lui un robot, un perroquet, un mannequin ? Ne tend-on pas à lui enlever ce qui donne du prix à sa vie : le droit de penser librement – puisque Dieu lui a donné une tête à lui – de s’expliquer de même, ayant une bouche personnelle pour dire ce que pense une tête “propre”. Or où est la liberté, la tolérance, lorsqu’on voudrait que les hommes pensent de la même façon, et plus grave encore, rêvent de la même façon. (p.13)

Sous leur dure carapace, ils [les Blancs] demeurent des hommes comme nous, emportés par le tourbillon du temps vers on ne sait quel destin. Ils croient au ciel tout en craignant la mort. Ils regardent leurs femmes, leurs enfants, leurs amis et se disent, tout comme nous, qu’il faudrait un jour quitter tous ces êtres chers […]

Ils aiment l’amitié, l’honnêteté, la franchise, et sont sensibles au sourire de l’enfant. Ils ont seulement d’autres habitudes. Je ne vois guère ce qui les sépare fondamentalement de nous. Je ne cherche que cela depuis mon arrivée dans ce pays. (p.40)

Ces extraits démontrent le ton de l’essai contenu dans le roman par lettres dadiéen. Ce sont des réflexions inachevées, des réflexions qui demandent à être approfondies. Telle est la caractéristique principale de l’essai, « appeler à la réflexion sur un sujet que l’auteur ne traite pas à fond »[10]. Les réflexions menées se font de manière spontanée, au hasard des situations qui se présentent, pêle-mêle, au fur et à mesure qu’un fait s’offre à l’épistolier. Aucun ordre préalable n’est suivi.

Ecrire un essai avec la légèreté de la lettre du roman épistolaire permet à Dadié d’opérer une critique voilée du colon et de sa société sans toutefois s’attirer le courroux et la censure du « Maître ».

L’originalité du roman par lettres dadiéen se note également dans l’emprunt fait à l’oralité.

2- Un roman épistolaire empreint d’oralité

Une autre particularité du roman par lettres de Dadié est qu’il s’inspire des ressources de la littérature orale traditionnelle africaine, « un moyen d’expression populaire [constituant] un véritable réservoir de la sagesse, de la culture et de l’art des peuples au sein desquels elle s’exprime »[11]. Quatre genres oraux se lisent dans le roman épistolaire dadiéen : le conte, le mythe, la légende et le proverbe.

Le conte

Dans la composition de son roman épistolaire, Bernard Dadié se sert de certaines techniques de la narration du conte traditionnel africain. Le conte traditionnel africain a une structure élémentaire particulière constituée d’éléments essentiels et d’éléments accessoires. Selon Ano Marius, les éléments dits essentiels ou caractéristiques du conte se composent « de formules de mise en train ou en scène, de localisation temporelle, de situation initiale […], de la situation finale ou dénouement, de la morale et de la finale stéréotypée »[12]. Dans Un nègre à Paris, deux éléments du protocole de présentation se retrouvent stylisés : la formule d’ouverture et la conclusion.

La formule d’ouverture est un texte introductif qui établit la communication entre le conteur et son auditoire. Elle a un rôle essentiellement phatique. Cette technique narrative du conte dans le roman de Dadié se perçoit à l’entame de la lettre.

La bonne nouvelle, mon ami ! la bonne nouvelle !

J’ai un billet pour Paris, oui Paris ! Paris dont nous avons toujours tant parlé, tant rêvé. J’y vais dans quelques jours. Je vais voir Paris, moi aussi, avec mes yeux. Désormais, je serai un peu comme tout le monde, je porterai une auréole, un parfum, l’auréole et le parfum de Paris. Je vais toucher les murs, les arbres, croiser les hommes. (p.7)

« La bonne nouvelle, mon ami ! la bonne nouvelle ! », la phrase introductive de la formule d’ouverture dans le « conte épistolaire » de Dadié vise deux objectifs particuliers. Comme le conteur, l’auteur cherche à attirer l’attention de son interlocuteur, de son lecteur, et à susciter en lui de l’engouement pour ce qui sera dit par la suite. Il capte l’attention de « son auditoire » qui se dispose à l’écouter. De façon indirecte, il le rend participatif du contenu de la lettre.

Quant à la conclusion, elle est un élément capital du conte traditionnel africain. Elle est le lieu où le conteur tire les enseignements qu’il veut transmettre à travers son histoire. Cet élément du protocole de narration du conte se déploie à la fin du texte épistolaire dadiéen.

[…] Et pourtant lorsque ces compagnes portent le nom de Rose, Mireille, Christiane, elles restent malgré leurs épines, de douces fleurs aux parfums enivrants, des fées qui, d’un regard, d’un mot’ d’un sourire, d’une attitude en rajoutent aux fééries des grands boulevards, au miroitement de la Seine, à l’animation des rues, au concert et au charme de Paris. C’est tout cela, Paris ! Et c’est pourquoi chacun par lui se sent pris. (p.216-217)

L’extrait ci-dessus sert de conclusion au « conte épistolaire » de Dadié. Il fait un récapitulatif de tout ce qui a été dit en amont et dégage une conséquence (la morale dans le conte) : « Et c’est pourquoi chacun par lui se sent pris » (p.217).

Les techniques narratives du conte traditionnel africain employées dans Un nègre à Paris donnent au texte de la vivacité, mais attestent également de l’originalité de la création épistolaire chez Dadié.

Le mythe et la légende

Un nègre à Paris compte un mythe ontologique (p.82) et six légendes (p.31, p.114-115, p.147-148, p.149, p.150, p.157-158). A la différence du conte, Dadié n’emploie pas les techniques de narration de ces deux genres oraux. Il retranscrit dans son roman des textes du patrimoine culturel collectif en les fondant dans la correspondance. Aucun point grammatical, aucune typographie ne distinguent le mythe et les légendes du reste de la lettre. Ces genres oraux forment avec l’épître un texte homogène. En les absorbant de la sorte, Dadié s’approprie les textes oraux qui font d’Un nègre à Paris un melting pot.

Le proverbe

Le proverbe est un court énoncé exprimant un conseil populaire, une vérité de bon sens ou d’expérience. Il est le plus souvent imagé et participe à l’éducation des peuples. L’on note la présence d’une quinzaine de proverbes dans le roman par lettres de Dadié. Quelques exemples :

- Ce ne sont pas toujours les porteurs de tam-tam qui sont les bons danseurs. (p.13)

- Quand on part pour Tiassalé, on ne demande pas s’il y a des brigands en route. (p.115)

- Le temps ne tient jamais compte de ce qui se fait sans lui. (p.146)

- Souris qui n’a qu’un trou est vite prise. (p.157)

- Ce que femme veut, Dieu le veut. (p.164)

Chaque proverbe est employé une seule fois dans le roman. A chaque situation correspond un proverbe précis. La variété d’emploi du proverbe transmet au roman épistolaire la vivacité et la beauté de la parole africaine fortement imagée. Elle atteste également de la richesse de la culture de l’auteur[13] qui transparait, consciemment ou inconsciemment, dans son œuvre.

Le fort emprunt à l’oralité, comme on a pu le constater plus haut, apporte du charme à l’art épistolaire chez Dadié et imprime à son roman par lettres une singularité. Il est en outre pour l’auteur d’Un nègre à Paris un moyen d’africaniser ce genre dit européen.

CONCLUSION

Dans sa pratique de l’art épistolaire, le « Père des lettres ivoiriennes » ne s’est pas fait le copiste d’œuvres épistolaires occidentales déjà existantes. Partant des normes qui régissent le roman par lettres, il a créé un texte singulier et original. Il a de fort belle manière mêlé les genres de la littérature orale traditionnelle africaine au roman épistolaire longtemps reconnu comme un genre essentiellement européen. Le sceau qu’il imprime ainsi au genre par lettres inscrit son roman dans le vaste « travail de rénovation, d’innovation, de réinvention, d’adaptation, et d’autonomisation »[14] vers lequel se sont tournés les auteurs africains.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

AHOUAKAN B. A. Carolle, Le roman épistolaire chez les écrivains d’Afrique noire               francophone : émergence, formes, techniques et discours, Thèse de Doctorat,       Université de Cocody, Septembre 2010 (Inédit).

CALAS Frédéric, Le roman épistolaire, Paris, Nathan, 1996.

DADIE B. Bernard, Un nègre à Paris, Paris, Présence Africaine, 1959.

DAY Robert Alan, Told in letters. Epistolary fiction before Richardson, Ann Arbour,            University of Michigan Press, 1966.

GEORGES Vivien, Le parfait secrétaire, Paris, Larousse, 1980.

MWAMBA Cabakulu, Forme épistolaire et pratique littéraire en Afrique occidentale       francophone. Etat des lieux, Saint Louis, Xamal, Col. « Interdisciplines », 1996.

ROUSSET Jean, Forme et signification. Essais sur les structures littéraires de Corneille à             Claudel, Paris, Corti, 1962.

SCHULTE Henry, DUFRESNE Marcel, Pratique du journalisme, Paris, Nouveaux horizons,    1999.

TRO-DEHO Roger, Création romanesque négro-africaine et ressources de la littérature   orale, Paris, L’Harmattan, 2008.

N’DA Pierre, « Un nègre à Paris et l’art romanesque chez Bernard Dadié », En-Quête, N°23,      Abidjan, EDUCI, 2010, p.32-47.

N’GUESSAN Ano. Marius, « Le conte traditionnel oral », Notre Librairie, N°86, Paris,            CLEF, Janv-Fév. 1987, p.38-46.

 


[1]- Quelques œuvres célèbres : Lettres persanes (1721) de Montesquieu, Pamela ou la vertu récompensée (1740) de Richardson, Lettres d’une péruvienne (1747) de Mme de Graffigny, Les souffrances du jeune Werther (1774) de Goethe, Liaisons dangereuses (1782) de Laclos, La Religieuse (1796) de Diderot.

[2]- Bernard B. Dadié, Un nègre à Paris, Paris, Présence Africaine, 1979.

[3]- Le genre littéraire d’Un nègre à Paris est différemment qualifié par la critique. Robert Pageard, dans Littérature négro-africaine, emploie trois notions différentes pour désigner le genre d’Un nègre à Paris. Il parle de reportage, de récit et d’essai. Pour Lilyan Kesteloot (Anthologie négro-africaine), cette œuvre dadiéenne est une chronique. Jacques Chevrier (Littérature nègre) et Mouralis (Individu et collectivité dans le roman négro-africain) le classent dans le genre romanesque. J-P. Gourdeau le qualifie de longue lettre dans Littérature négro-africaine.

[4] Vivien Georges, Le parfait secrétaire, Paris, Larousse, 1980.

[5]- Robert A. Day, Told in letters. Epistolary fiction before Richardson, Ann Arbour, University of Michigan Press, 1966, p5.

[6]- Monodie épistolaire 1 : « une voix face au silence » : la voix de l’épistolier se retrouve face au silence de son interlocuteur. Ce dernier ne répond pas à la correspondance qui lui est adressée.

Monodie épistolaire 2 : « une voix face à l’autre » : la voix de l’épistolier est face à celle du correspondant qui répond au courrier reçu. Cependant la réponse n’est pas transcrite dans l’œuvre. On lit son existence dans la ou les lettres du roman.

Cette nomenclature de la monodie épistolaire est celle proposée par Frédéric Calas dans Le roman épistolaire, Paris, Nathan, 1996.

[7]- Jean Rousset, Forme et signification. Essais sur les structures littéraires de Corneille à Claudel, Paris, Corti, 1962, p.77.

[8] Henri Schulte, Marcel Dufresne, Pratique du journalisme, Paris, Nouveaux Horizons, 1999, p.21-22.

[9] Pierre N’Da, Préface à Création romanesque négro-africaine et ressources de la littérature orale de Roger Tro Dého, Paris, L’Harmattan, 2005, p.9

[10]- Pierre N’Da, « Un nègre à Paris et l’art romanesque chez Bernard Dadié », En-Quête, N°23, Abidjan, EDUCI, 2010, p.34

[11]- Roger Tro Dého, Op. Cit, p. 14.

[12]- Marius N. Ano, « Le conte traditionnel oral », Notre Librairie, N°86, Janvier-Mars 1987, p.40

[13]- Bernard Dadié a travaillé pendant 10 ans aux services des archives de l’Institut Français d’Afrique Noire (IFAN) de Dakar. Il aussi publié, pendant plusieurs années, des récits de contes et légendes africains (Légendes africaines (1954), « Araignée mauvais père ou l’histoire d’Ekedeba l’égoïste » (1942), « Nénuphar reine des eaux » (1942), « La bataille des oiseaux et des animaux (1945), « L’aveu (1947), Le pagne noir (1955)).

[14] - Roger Tro Dého, op. cit, p.14.